Il n’y peut rien. Ça part de nulle part, d’une étincelle, d’un mouvement interne. Et sans même qu’il ne puisse prendre le temps de s’y arrêter, il a cliqué sur « envoyer ». Une photo, une avance, une suggestion. Coquine, hot pas vraiment salace. Il lui faut un témoin, une interlocutrice, quelqu’un quelque part au bout des ondes pour réceptionner sa pulsion, la reconnaître, là gratifier, l’amplifier.
Il reçoit un shoot immédiat. Récompense neurologique. adrénaline? dopamine? Il n’en a aucune idée. Il sait juste que c’est vivifiant et excitant. Il se sent plus dense, plus vibrant. Attirant sans engagement.
Il y a la mère de ses enfants, quelque part elle aussi, au loin, dans un espace brumeux, compartimenté.
Il ferme ce tiroir là, il veut sa dose. Il veut jouer, titiller, il cherche la transgression.
Il revendique son droit à être sale, pas là où on l’attend. Il demande le droit à l’impureté sans trop l’éclabousser elle ou la contaminer.
Alors par un moment volé et arraché à sa vie bien ficelée, dans un autre espace-temps, elle et sa pureté, son sourire angélique, sa compréhension sans faille, il les met de côté. Pour ne pas la salir ni la souiller.
Elle, les enfants, sa robe de mariée ivoire, ses longues jambes de cigognes et ses grands yeux immaculés. Pouf de l’autre côté, dans une autre dimension.
Sa femme, elle lui était réservée. Leur complicité, leur plan pour l’avenir, leurs valeurs et rêves partagés.
Mais il y a cet autre lui. Un être à part entière, une entité presque autonome. Qui se réveille avec une érection à n’en plus finir, un sexe chauffé à blanc dont il ne sait que faire.
Un être plus sauvage, moins discipliné, un peu sournois. Il prend le contrôle des opérations et lui, il perd pieds, et il perd la main, cette main qui eqt déjà glissée dans son pantalon. Cet autre a soif, a faim. Il est avide de messages, de photos, de vidéo, de gémissements virtuels. Juste l’idée de tapoter le mot érection sur son écran lui fait exploser le sexe et un bouquet de stimulation fantasmatiques et cérébrales pétarades dans son cerveau.
Pour le moment’ il ne s’inquiète de rien. Il continue en toute impunité avec la première qui répondra à l’appel.
Certaines filles le recadrent gentiment. Gentiment, élégamment parce qu’il est plutôt contenu, pas vraiment agressif. Elle essayent de calmer le jeu par une petit boutade, un trait d’humour ou en tentant de changer de sujet. Leur moment est passé, pas de quoi jouer les prolongations. Et puis l’ombre de son épouse plane sur leurs échanges. Ce n’est plus drôle. Ça n’a plus sa place. C’était une passe. Il est temps pour tout le monde de passer à autre chose justement.
Elles aussi elles ont eu besoin du p’tit boost, de cette parenthèse. Elles avaient envie de se sentir belles, désirées puis de se rassurer. Maintenant c’est bon, elles sont soûlées. L’excitation des premiers sextos fait place à la fadeur. La fadeur d’un sexto face au réel désir d’amour,
Elles ont fait le tour des discussions érotiques dénuées de tendresse, privées de la construction à deux qui pourrait l’accompagner.
Elles commencent à envier l’épouse sans vraiment vouloir être à sa place, Tout compte fait entretenir la relation avec ce mec bien sous tout rapport mais dédoublé ça les effrayent plus qu’autre chose, ça brise leurs aspirations amoureuses.
Elles voient que l’autre a droit au couple, aux week-ends en amoureux, aux restos et aux engagements.
Elles témoignent que ceux-ci ne sont pas de pieux mensonges ou illusions. Simplement elles constatent qu’un amour vrai peut coexister avec d’autre pans cachés ou dissimulés dans l’ombre du virtuels. Deux réalités scindées.
Lui il se fait moins discret. Il a tellement confiance en sa femme, leur vie. Elle est tellement cool, tranquille, tellement assurée. Elle ne viendra jamais fouiller, leur vie est intouchable. Ils bénéficient de l’immunité conjugales.
Il n’éprouve pas de culpabilité non plus. C’est comme ça que les mœurs évoluent après tout. Poly-amours, sexualité fluide, explorer chaque parcelle de son soi, chaque recoin de ses désirs. On multiplie les partenaires, les hobbies, les métiers.
Sauf qu’il a oublié le contrat. Tacite et peut-être implicite dans un premier temps, il l’a officialisé par des vœux, des promesses et des serments et un bague glissée au doigt devant témoins, amis, famille.
La monogamie elle peut se sceller rapidement, comme une évidence, qui devient exigence. Elle se dit dans les regards des débuts, lors du premier « Je t’aime », à l’achat de la maison, à la naissance de leur premier enfant.
Il l’aime tellement, ils sont tellement heureux et équilibrés ensemble.
Il se dit que cet amour est plus fort que tout et qu’il illumine l’obscurité des ses penchants. Une union qui brûle et consume les péchés de ses fantasmes.
Un amour tellement pure qu’il efface ses écarts, les protège de ses pulsions, des ses érections étrangères au lit conjugal.
Tout ça n’existe pas vraiment. Ça se passe ailleurs. Ça n’entamera jamais l’amour même si ça entaille quelque peu le contrat.
Il se convaincra. Que c’est bon aussi pour elle, pour eux. Que ça réanime le lien, le sexe aussi, que l’ombre qui l’habite est un feu qui les renforce. Et à chaque fois qu’il frôle la limite ou la transgresse, son mariage en devient plus exceptionnel, plus lumineux, plus incandescent et plus pure.